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Rencontre nocturne à Nuit Debout. Deux femmes discutent. Refaire le monde et inventer la suite. Réflexions sur l’organisation.

lire debout

– Et pour la suite, l’étape d’après, tu proposes quoi ?
On prend les mêmes et on recommence 😉
Je suis sérieuse, on ne va pas se contenter d’occuper cette place, de rester entre nous…
Il faut continuer le mouvement !
Mais on n’arrête pas, je te parle d’autre chose : imagine qu’on gagne sur la Loi Travail…
On va gagner !
Sans doute, et après ? On va se lancer des fleurs et se regarder dans un miroir pendant combien de temps quand on aura « gagné » ? Il faut aussi en finir avec l’Etat d’urgence, les paradis fiscaux, les grandes entreprises polluantes, les mensonges des grands médias… pas la peine de te faire la liste… on va faire comment ? Et pour changer de modèle de production, on discute et on bloque tout ?
On ne va pas en finir avec la Loi Travail et son monde en deux jours…faisons ce qu’on sait faire, et on verra après où le vent nous portera ! Tu ne vas quand même pas me dire qu’il faut qu’on crée une organisation politique ?
Et pourquoi pas ? Tu ne crois pas qu’il faut faire un peu plus qu’occuper des places et faire grève pour changer le monde ?
Je te vois venir ! Bon, eh bien, je te retourne la question : tu proposes quoi ?
On aura besoin, à terme, d’un outil, pour continuer de s’auto-organiser, de se former, pour déconstruire les arguments du TINA, pour inverser le rapport de force, pour démanteler ces institutions qui nous oppressent, en créer d’autres qui nous permettent d’être libres et égaux, pour…
Tu te mets à parlejardindeboutr comme une femme politique, fais gaffe !
Quoi, on a fait tout cela, et on ne ferait pas de politique ?
Moi je n’ai rien contre une « organisation » politique, mais pas un parti : tu as bien vu ce que ça donne, même chez ceux qui prétendent défendre les mêmes idées que nous… Souviens-toi de l’expérience du mouvement social en Grèce : des occupations de place, des grèves générales, puis l’espoir de trouver un allié dans Syriza, et puis, comme toujours, trahison et déception…
Mais moi, ma question, c’est : ces partis politiques, est-ce qu’ils le font vraiment, défendre ces idées ? Et est-ce qu’ils le font comme il faudrait le faire ? Tu as déjà entendu un membre d’un parti politique te dire : nous voulons changer de système, et voilà ce que nous vous proposons précisément, nous avons des ennemis, nous avons une tactique, nous mettons à dispositions des moyens, construisons nos armes et battons-nous ensemble ?
Non, bien sûr, puisque les partis servent à gagner des élections ! C’est-à-dire à faire des promesses sans lendemain, ils ne vont sûrement pas exposer une tactique dans le détail, cela se retournerait contre eux bien sûr !
Eh bien, moi, je pense que cet électoralisme des partis politiques, cela fait partie de ce qu’il faudra changer, sinon tout restera comme avant… Tu crois qu’on va changer quoi que ce soit si ce sont nos ennemis qui contrôlent la production, la monnaie, la police et les médias ?revedebout
Donc tu veux contrôler la production, la monnaie, la police et les médias, c’est ça ton plan ? Je t’écoute avec grand intérêt 😉
Tu vois que ça t’intéresse ! Voilà ma question : à quoi devrait ressembler une organisation politique vraiment démocratique et efficace ? Il n’y a pas de raison que cela soit impossible, on a réussi pas mal de choses déjà ici, il faut juste voir plus loin maintenant, et s’attaquer à la question des institutions.
Et pourquoi un parti politique pourrait faire cela ?
Et quoi d’autre qu’une organisation politique (changeons de mot, je suis sûr que tu m’entendras mieux !) pourrait faire cela ? Il va bien falloir empêcher les capitalistes de gouverner, et créer des institutions sous contrôle démocratique. Tu ne crois pas, pour cela, qu’il faut et s’auto-organiser et intervenir dans les institutions existantes pour les démanteler ? Tu crois qu’un millier de nuit debout et un syndicat de combat suffira à faire cela ?
Je crois qu’on n’y arrivera jamais sans plusieurs milliers de nuit debouts et plusieurs syndicats de combat. Mais c’est sûr que si on avait des alliés aussi dans les institutions, ce serait plus facile !
Ce ne serait pas plus facile : cela deviendrait enfin possible ! C’est précisément de cela dont je te parle : étendre notre domaine d’intervention dans toutes les institutions de l’Etat, pour changer vraiment le système.
Soit, il faut changer les institutions. Donc tu vas te présenter aux élections…
Mais non, je te parle de quelque chose qui commence bien avant les élections et qui continue bien après une victoire électorale. Réfléchis : de quoi avons-nous besoin, qu’est-ce qui nous manque aujourd’hui ?
nuit_debout_-_paris_-_41_mars_02Facile ! Il nous manque à peu près tout : beaucoup plus de monde, de l’argent, des moyens de se défendre de l’arbitraire de l’Etat, des relais dans les institutions, des médias de masse dans notre camp, des moyens pour décider ensemble au-delà du petit bonheur la chance des réseaux sociaux et des rencontres, des alliés dans d’autres pays…Quoi d’autre ? Ah oui, aussi, des moyens de nous coordonner démocratiquement à une grande échelle, entre nous et aussi avec les syndicats, les associations, les quartiers, et avec les indigné-e-s qui ne sortent pas de chez eux pour le moment. Il nous manque de quoi organiser et faire exister la majorité silencieuse qui est avec nous.
Bingo !
Ben quoi ?
Tu viens de faire une bonne description de ce que devrait être une organisation politique, et des raisons pour lesquelles on en a besoin !
Bon, appelons-ça une organisation politique, je veux bien. Mais tu vas éviter comment de retomber dans les impasses de la gauche, dans les désunions, les promesses, les postures, l’inefficacité, les désillusions ?
Eh bien, dans cette organisation politique, il faudrait qu’on ne perde jamais de vue cet objectif : ne pas retomber dans ces erreurs…
Plus facile à dire qu’à faire !
Fais gaffe, tu commences à parler comme « la majorité silencieuse »…
Et toi, tu prends des airs de dirigeante politique !
Et si on devenait tous un jour des dirigeants politiques, au lieu de répéter inlassablement que « ce n’est pas possible » ?
J’ai compris : c’est le TINA à l’envers, il nous faudra une organisation politique : il n’y a pas d’alternative !
Oui, c’est exactement ça : il nous faudra une organisation politique, démocratique, massive et efficace… Il n’y a pas d’alternative !

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Crédits photos : Sylvie Aebischer, Olivier Ortelpa Place de la République – 41 mars 2016 (10 avril)

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